Le réalisateur

En décembre 2004, malgré la complexité et les craintes que cela représentaient, un Français, Jean-Yves Labat de Rossi, avait réussi l'exploit de réunir des musiciens d'Israël, de Cisjordanie et de Gaza, sur une même scène en plein cœur de Jérusalem. A la fin du concert, le projet d'une tournée en France était né.

Extraire les hommes du champ politique pour les faire se rencontrer dans celui du sensible ; démanteler le mur dans les têtes avant de le démanteler sur le terrain, telle est l'urgence. Cette aventure humaine est une utopie, sans laquelle entrevoir et croire à la possibilité d'une vie différente serait impossible.

Complice privilégié des musiciens, j'ai donc filmé ce que le public ne voyait pas derrière le succès de la scène. Malgré les tensions, j'ai été témoin de nombreux rapprochements, nuancés pour certains, édifiants pour d'autres. Libres et francs, les musiciens m'ont donné l'occasion de vivre une expérience bouleversante dont j'espère, par ce film, transmettre l'essentiel.

ENTRETIEN : Le bilan de l'exploitation cinématographique et l'avenir de D'une seule voix, par Xavier de Lauzanne

L'aventure D'une seule voix a commencé il y a cinq ans lors de votre rencontre avec Jean-Yves Labat de Rossi à Jérusalem. Si vous deviez regarder en arrière, que retiendriez-vous ?

Une lutte insensée pour que ce film puisse exister. Une formidable aventure humaine, lumineuse, qui s’est déroulée sur les routes de France, dans l’ombre des grands conflits de ce monde. Des rencontres bouleversantes aux quatre coins de l’hexagone avec des spectateurs qui ont été extraordinairement réceptifs à l’universalité et la profondeur du film.

C’est une barque que vous avez mené seul avec votre équipe. Le résultat est là : 45 000 spectateurs et des projections qui continuent un an après la sortie. Quel est votre bilan ?

Si nous voulions aller au bout de notre démarche, essuyant des refus de tous les côtés, nous n’avions d’autres choix que l’indépendance totale, de la production à la distribution du film. La raison principale était certainement notre manque de réseaux dans le milieu. C’est dur, cruel, quand on considère la vacuité de certains films, documentaires et fictions, qui eux, obtiennent financements et diffusions… Heureusement, il y a une contrepartie positive, c’est l’apprentissage. Avec mon équipe, nous sommes aujourd’hui capables d’assumer plus efficacement notre indépendance en tant que producteurs et distributeurs. L’autre raison est sans doute l’un des penchants caractéristiques de l’élite médiatique française pour tout ce qui relève du « bon sentiment ». Jean-Yves Labat de Rossi pendant les projections disait souvent « Moi, le bon sentiment, je le revendique et j’en suis fier ! ». Sans bons sentiments, je ne sais pas comment nous pouvons lutter pour des valeurs auxquelles nous croyons. Seulement, on instrumentalise, on galvaude à tout vent pour des raisons purement mercantiles et voilà que « le bon sentiment » devient naïf, ridicule, douteux et je comprends qu’on lui préfère le cynisme. Réhabiliter à leur juste valeur les notions d’engagement et de bienveillance se révèle être aujourd’hui un défi. Pour D’une seule voix, la bonne intention se traduit par l’élaboration, modeste mais concrète, d’un environnement impartial, grâce à la musique. (« Impartialité » n’étant pas synonyme de « neutralité » : Le film est impartial, ce qui correspond à un choix éditorial. Pour autant, cela ne veut pas dire que je suis politiquement neutre.) Et c’est précisément cette impartialité qui est le seul terrain de rencontre, de dépassement et d’élévation qui puisse exister dans un conflit, qu’il soit individuel ou international. Ce débat, avec les controverses qu’il suscite vu le contexte du film, m’a captivé.

Est-ce un film politique ?

Derrière les apparences, c’est évidemment un film politique. J’ai beaucoup de mal à croire que la création d’un État palestinien puisse être envisageable aujourd’hui. Par démagogie, les politiciens de la communauté internationale agitent régulièrement cette vieille carotte devant le nez des Palestiniens alors que leur territoire est morcelé et rongé de façon irréversible. Je suis désolé de le penser mais je crois qu’il est trop tard pour que leur souveraineté puisse un jour exister. Et quand bien même elle existerait, je ne suis pas certain qu’elle serait à leur avantage. Ils auraient excessivement peu d’autonomie ; ce serait un état sous tutelle et les conflits resteraient sensiblement les mêmes. D’autre part, depuis trop longtemps, leurs failles internes sont utilisées, voir encouragées à leurs dépens, tant par Israël que par les autres pays limitrophes. Aujourd’hui, au delà de la précarité dans laquelle ils sont contraints de vivre, les Palestiniens n’ont pas d’existence officielle, pas de nationalité. Voilà le résultat de cette politique déplorable menée de tous les côtés. Cette situation m’écoeure, je la trouve honteuse, insoutenable. Il serait peut-être grand temps de changer radicalement de cap et qu’Israéliens et Palestiniens, qui ont finalement énormément de profits à tirer les uns des autres et qui seront, à terme, bien obligés de vivre ensemble, s’engagent dans un processus de pacification et de reconnaissance mutuelle. L’aboutissement de cette démarche pourrait être la création d’une sorte d’Etat bi-national, qui serait aussi un « Etat-jonction » entre Orient et Occident, avec tout le potentiel politique, culturel et économique que cela impliquerait. C’est un rêve… qui commence par des parenthèses. D’une seule voix est l’une d’entre elles.

Le film n’évoque pas la question des injustices, pourquoi ?

J’ai fait un choix. Dans le champ politique il y a effectivement la « lutte contre les injustices » mais aussi la « lutte pour la coexistence ». J’ai pris le parti de la coexistence, combat pour la reconstruction qui se fait souvent dans l’ombre. C’est un combat au long cours, laborieux, pour lequel il faut parfois bousculer les victimes ainsi que leurs défenseurs. C’est un combat qui nécessite, quand le conflit est trop passionnel, de se débarrasser des mots pour se projeter dans le monde du sensible, là où le langage est universel, là où la notion du « beau » fait office de crème réparatrice, là où il est justement question d’impartialité pour donner une place à chacun, en tant qu’individu. Et la musique est l’un des fabuleux vecteurs qui permettent la rencontre sur ce terrain. Même si le film est ancré dans la problématique israélo-palestinienne, le sujet va plus loin. C’est un film sur les connivences qui peuvent exister derrière tout conflit, quand, à travers l’autre (voire son propre ennemi), on se force à reconnaître son identité d’Homme.

Est-ce un film sur la Paix ?

Encore un mot galvaudé, instrumentalisé… En marge de la paix après laquelle courent les diplomates, de la paix conceptuelle et fictionnelle qui nourrit à longueur de temps les discours, le film porte sur la pacification humble, concrète et organique, le temps d’une tournée, qui se construit en posant des actes, en montant un projet ensemble, en brisant au moins pour l’heure les effets de la peur qui est certainement la plus puissante des armes idéologiques. Ce n’est pas un aboutissement, c’est juste un commencement qui a pour simple mérite de créer de l’espoir ; les grands changements démarrent par des petites expérimentations. Comme le dit Michel Warshawski que j’ai interviewé pour les bonus du DVD : « D’une seule voix, c’est un antidote à la philosophie du mur ».

Parlez-nous de la forme du film.

Le film n’a pas été simple à faire mais il est simple dans sa facture : sans voix off, sans formalisation excessive. Il n’y a aucune trahison, aucune manipulation, je suis resté au plus près de la vérité et c’est sans doute cela qui rend cette histoire si bouleversante. Pour cette raison et grâce à la musique, le spectateur se laisse librement et progressivement embarquer dans l’émotionnel. Il est respecté, autant que les personnages du film. Je suis fier de ça. Après, chacun est libre d’entrer dans le film avec son propre regard, son propre vécu ; certains ont trouvé le film à la faveur des Palestiniens, d’autres à celle des Israéliens. Cela prouve au moins que le film n’est pas partisan, qu’il peut être un point de rencontre et de discussion.

Quatre ans après la fin de la tournée, êtes-vous toujours en contact avec les artistes ?

Après la tournée, il y a eu deux concerts, à Chypre et à Malte, qui ont réuni partiellement les artistes. Malgré les drames comme le décès de l’un d’entre eux lors de la guerre israélo-libanaise ou les bombardements à Gaza, c’est une histoire qui continue. Je n’aurais pas la prétention de présager des répercutions de D’une seule voix sur leur vie mais ce qui est sûr, c’est que des traces indélébiles se sont formées dans leur conscience. Et à l’avenir, il n’est pas impossible que ces traces s’élargissent et se creusent, qu’elles prennent de la consistance avec le temps. C’est ça, le pouvoir d’une expérimentation concrète. Elle fait naître des souvenirs, de la nostalgie, l’envie de recommencer. Je les ai revus à plusieurs reprises et D’une seule voix reste la plus forte expérience musicale qu’ils n’aient jamais vécue. Avec la distance, ils le ressentent toujours avec une même intensité et demandent constamment à Jean-Yves d’organiser d’autres concerts.

D'une seule voix, a-t-il encore une résonance aujourd'hui ?

Plus que jamais. J’ai été atterré par le ridicule de cette polémique sur ce pasteur qui annonçait avec fracas vouloir brûler des corans à l’occasion du 11 septembre. Beaucoup de médias font la promotion extraordinaire du dernier des imbéciles pendant que ceux qui se battent pour éduquer les regards et qui obtiennent des résultats ont un déficit d’image chronique. Je ne suis pas loin de penser la même chose à propos de l’ampleur démesurée des débats sur le voile. Le monde est ainsi déstabilisé par des polémiques montées de toute pièce, des polémiques de bazar qui rendent signifiant « l’insignifiant ». Ce pasteur, ce n’était « rien » mais il fallait en parler à tout prix. Le résultat c’est la haine, la haine qui naît du « rien ». Jean-Yves Labat de Rossi, lui, en montant sa tournée dans son coin avec une détermination folle, posait un acte incomparablement plus fort et transgressif. Il fait partie de ce que Théodore Monod appelait « la révolte des doux ». Une révolte qui s’organise dans l’humilité et dans la non-violence. Des gens comme lui, il y en a beaucoup plus qu’on ne l’imagine. Ils sont là. Il faut parler d’eux, les encourager, en faire des modèles pour la société, des exemples pour nos jeunes.

 

 

 

 

 

ENTRETIEN : La naissance du film D'une seule voix, par Xavier de Lauzanne

Comment est née l’idée de faire un film sur cette tournée ?

En novembre 2004 j’ai été appelé par Richard Boutry, alors Rédacteur en chef et présentateur de « KTO magazine » sur la chaîne KTO, pour faire un reportage sur un concert exceptionnel à Jérusalem, réunissant des artistes juifs et arabes d’Israël, ainsi que des artistes arabes de Cisjordanie et de Gaza. Ce genre de chose n’arrive jamais là-bas et c’est un Français qui avait réussi cet exploit : Jean-Yves Labat de Rossi, producteur de musiques classiques et traditionnelles. Pendant le concert, l’émotion dans le public était tangible. J’entendais des murmures autour de moi, des laïcs et des religieux de toutes confessions fredonner les airs en même temps que les artistes. L’atmosphère était hors du temps, hors de la réalité israélo-palestinienne. J’étais impressionné. Mais la présentation sur scène n’était que la partie émergée de l’iceberg. J’essayais d’imaginer tous ces artistes ensemble dans les coulisses… C’était là que tout se jouait finalement… J’avais envie d’y être !
Lorsque j’ai appris qu’une tournée en France était en projet, je suis parti rencontrer Jean-Yves et Anne Dieumegard, sa compagne, dans leur petit village de Saint-Avit-de-Tardes, situé dans la Creuse. Dans un ancien presbytère aux murs épais, adossé à l’Eglise, j’ai découvert des personnages insolites qui, du fin fond de leur campagne, téléphonaient à Jérusalem, à Gaza et au Caire, pour permettre à ces artistes de se côtoyer et de former ensemble une troupe. En revenant sur Paris, j’avais le sentiment de tenir entre les mains une histoire étonnante pour laquelle je n’aurais pas de mal à convaincre. La suite s’est en réalité révélée moins simple…


Dans quelles circonstances le tournage a-t-il débuté ?

Les réponses des chaînes de télévision sur le projet n’ont pas été encourageantes… Néanmoins, nous ne pouvions concevoir l’abandon du sujet : des occasions comme celle-ci ne se présentent qu’une seule fois. Nous avons donc décidé, avec mon associé à la production, François-Hugues de Vaumas, de mener à terme ce film, quelles que soient les conditions de production. En février 2006, lorsque Jean-Yves est allé en Israël rencontrer les musiciens qu’il voulait inviter, je l’ai donc suivi avec ma caméra. J’ai ensuite filmé la tournée en France, toujours sans avoir de cadre de diffusion. Il n’y a donc eu aucun repérage. Je n’ai pas cherché à faire de figures de style. Mes priorités étaient de faire une image soignée et parlante, de raconter distinctement l’histoire qui se déroulait devant mes yeux sans avoir recours à une voix off et de saisir utilement les imprévus pour en dégager le sens. J’étais convaincu de pouvoir élargir la portée de cette expérience humaine incroyable, à travers un film exigeant mais accessible. Certains artistes ne voulaient pas être interviewés, je le savais et n’insistais pas. Pour les autres, j’étais partie intégrante de la tournée et ils se livraient avec simplicité. Même si la finalité de ma démarche leur paraissait floue, je bénéficiais de la confiance qu’ils accordaient à Jean-Yves. Je me sentais absolument libre de les filmer comme je le voulais, et j'ai pu développer une vraie complicité avec eux, transformée par la suite en amitié.


Quel a été le moment fort du tournage au Moyen Orient ?

Le moment le plus fort fut notre passage à Gaza et ma rencontre avec Atef Okasha, le directeur musical de l’Ensemble musical de Palestine. À ce moment, la situation à Gaza était complexe : veille des élections législatives qui verront la victoire du Hamas, polémiques sur les caricatures et sur les photos d’Abou Graïb, enlèvements d’occidentaux… Le consulat de Jérusalem, conscient de l’importance du projet, nous a exceptionnellement obtenu une autorisation de passage. Leur voiture blindée nous a déposés au centre culturel, fermé à cause d’une roquette tombée dans le jardin la semaine précédente. Atef est ensuite venu nous chercher pour nous emmener dans les locaux de la télévision où se trouvait son studio de répétition. Pendant trois jours, Jean-Yves a fait ses enregistrements avec le groupe pour éditer un CD (« Gaza » chez Ad Vitam records). Le soir, l’enregistrement était perturbé par des bombes « sonores » lancées par les Israéliens dans les no man’s land de Gaza. Elles ne se voient pas mais s’entendent dans toute la ville, maintenant la pression psychologique sur la population. Dans cette drôle d’atmosphère, une grande amitié est née entre Atef et nous. Pour lui, ma caméra était comme un porte voix pour parler au « monde ». De sa prison à ciel ouvert qu’est devenue la Bande de Gaza, il me disait des choses graves avec poésie. Voilà une personne qui cherche à se défaire de la rancœur « facile » envers les Israéliens. C’est un grand musicien avec « le langage qui chante et les yeux qui pleurent ». Il y a plusieurs années, il allait régulièrement jouer et chanter en Israël. Ensuite, limité à Gaza, il animait les mariages avec son groupe. Aujourd’hui, il a tout perdu : son groupe, ses instruments, son gagne pain… Malgré cela, il s’obstine à militer pour le dialogue. Je l’admire profondément.


Qu’est-ce qui vous a le plus choqué sur place ?

Le mur. Ce mur qui lacère les paysages, comme une excroissance hideuse, comme une anomalie de l’Histoire, comme un échec. Ce mur qui emprisonne physiquement les Palestiniens et intellectuellement les Israéliens. C’est un mur qui jette l’opprobre sur la communauté internationale et dont la symbolique dépasse largement le cadre israélo-palestinien. Je suis chrétien et je suis affligé de devoir passer sous des miradors et devant les chiens pour aller à Bethléem me pencher sur le berceau du Christ. Et encore, je n’ai pas trop à me plaindre car j’ai la possibilité de passer… Je n’ai pas vécu la terreur des attentats, je n’ai pas peur de voir mes enfants prendre le bus le matin pour aller à l’école, je ne juge pas les Israéliens qui approuvent la construction du mur au nom de la peur. Je suis simplement frappé par leur ignorance de la vie des Palestiniens. Leur gouvernement leur interdit d’aller dans les Territoires. Ils n’ont aucune idée de la misère sociale que provoque le mur. Ils se voilent la face et n’entendent pas les cris. Cette situation est forcément dangereuse pour eux. Je suis aussi consterné par ces personnages politiques, des deux côtés, médiatiquement bien accompagnés, qui maintiennent la société dans la crainte pour mieux arriver au pouvoir. C’est un abus du système démocratique et c’est un exemple de ses limites. Le grand malheur dans la gestion de ce conflit est de ne pas avoir de leaders charismatiques, responsables et intègres.


A quelles difficultés étiez-vous confrontés lors du tournage en France ?

Il y en a eu de toutes sortes. D’abord, la complexité logistique de la tournée. Imaginez : cent musiciens, issus de pays en guerre, dans deux bus, pendant vingt jours, sur les routes des quatre coins de la France, pour quatorze concerts ! Les Israéliens arrivaient de Tel-Aviv, les Cisjordaniens de Aman et les Gazaouis du Caire ignorant jusqu’à la dernière minute s’ils allaient réussir à passer la frontière de Rafah… Jean-Yves et Anne ont organisé cette tournée avec des moyens relativement modestes. Chaque journée coûtait cher, il a donc fallu faire vite et les musiciens ont été rapidement épuisés. Faute d'un encadrement suffisant, il y avait beaucoup de confusion. Tout de suite, j’ai été pris à parti par les musiciens alors que j’étais là pour filmer. Je donnais des coups de main au début mais il a vite fallu que je me recentre sur ma caméra.
Par ailleurs, je voulais faire un film libre. Je me disais que la télévision n’en voulant pas, je le ferai pour le cinéma, sans contraintes autres qu’artistiques. J’imaginais un film qui raconte sans être raconté (par une voix off), qui prenne le temps de s’installer. Un film que les gens s’approprient eux-mêmes par une narration reposant essentiellement sur la spontanéité, tout en étant riche d’idées et de questionnements. Dégagé des analyses du conflit qui ont toutes été faites, je voulais un film vivant et chaleureux, avec des échanges tout simples qui répondent à nos besoins fondamentaux. C’est peut-être pour cela que le film émeut autant et qu’il est universel. Au tournage, il me fallait donc être là au bon endroit et au bon moment. Les sens en alerte, j’observais le moindre mouvement. Je ne cultivais pas de vision angélique ou naïve du projet. Je savais que des amitiés allaient naître, ça me semblait évident. Alors je guettais les malentendus, les susceptibilités, les tensions qui apporteraient au film sa crédibilité. Quand surgissait un problème, j’étais mal à l’aise pour les musiciens mais rassuré pour mon film. Ensuite, je me suis mis à surveiller les petits gestes, signes des amitiés naissantes. Enfin, il fallait se donner la possibilité au montage de reconstituer des parties musicales alors que je n’avais qu’une seule caméra. Chaque soir, mon dilemme était de savoir si j’allais filmer sur scène où dans les coulisses. Sur scène, il fallait à chaque fois prendre des angles de vues différents pour amener le plus de diversité possible au montage et faire croire ainsi à des extraits de concerts filmés en multi-caméra. Vus les moyens dont nous disposions, je suis content du résultat.


Le montage a-t-il été compliqué ?

Après le tournage, le montage fut une autre expérience forte. J’avais plus de cent heures de rushes sur les bras et je ne souhaitais pas les monter moi-même. J’avais besoin de recul, d’y voir clair. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Florence Ricard qui a longtemps assisté Marie-Joseph Yoyotte (grande monteuse du cinéma français, récompensée de trois Césars). Elle a accepté de travailler avec moi pour la moitié de son salaire habituel. Le montage a duré vingt semaines. La tâche était considérable. Tout d’abord, il n’y a rien de pire qu’une tournée à monter, avec son alternance scène/coulisses qui peut être lassante. Il fallait donc que la chronologie de la tournée corresponde à une progression narrative qui ait du sens. Nous devions garder l’équilibre entre les Israéliens et les Palestiniens, ne pas rentrer dans la polémique tout en racontant les faits, plus ou moins positifs, et sans détours. Il fallait gérer beaucoup de personnages à la fois, s’attacher à certains d’entre eux tout en restant dans l’aventure collective. Il fallait faire venir l’émotion qui avait été ressentie dans les coulisses et sur laquelle repose la force du film : une émotion légitime, progressive, naturelle, sans mièvrerie. Et enfin, reconstituer les parties musicales. Le défi était important, les nuances à respecter nombreuses, le sujet sensible… La complicité et la complémentarité que nous avons eues sur ce travail ont été essentielles. De cette étape qui aurait pu être chaotique et pénible, je garde un souvenir très dense.


Peut-on dire que c’est un film musical ?

Oui et non. Dire que c’est un film musical est un peu réducteur. Le film parle des fondamentaux que sont le dépassement des idées préconçues, de la haine gratuite, de l’ignorance. Il raconte les débuts d’une formidable aventure humaine qui se poursuit aujourd’hui. La musique est ici plus qu’un divertissement. Elle est montrée dans son aspect le plus subtil et le plus riche. Comme je vous l’ai dit, je me suis intéressé à cette tournée car elle avait, à mes yeux, une portée politique. Je l’ai filmée comme tel. Dans les médias, ceux qui l’ont traitée uniquement comme un évènement musical ont omis son sens profond. Souvent, à l’instar des musiciens qui suivaient dans les journaux le récit de leur expérience, je n’y trouvais pas mon compte. Ce que nous vivions paraissait « facile ». Or, la France est l’un des seuls pays au monde où un tel évènement peut se produire. Un projet de cette nature et de cette envergure n’avait jamais été réalisé auparavant. L’expérience qui a été faite en coulisses et l’image qui a été donnée au public a de quoi nourrir beaucoup de réflexions : politiques, sociales, historiques, philosophiques, religieuses, artistiques… il y a le choix et ce sont des questionnements plutôt actuels.


Vous dites que ce projet n’avait jamais été réalisé mais il y a eu celui de Daniel Barenboïm ?

Le rapprochement est effectivement évident. Mais la différence est grande. J’ai beaucoup d’admiration pour Daniel Barenboïm qui utilise sa notoriété au profit d’une cause identique à celle que défend Jean-Yves. Mais il s’agit d’une toute autre manière de la mettre en scène et de la vivre. Pour Daniel Barenboïm, la musique sera toujours prioritaire. La raison pour laquelle il intègre un musicien dans son orchestre, ce n’est pas en priorité parce qu’il est Juif ou Arabe, c’est parce que c’est un virtuose. D’autre part, s’ils sont Juifs ou Arabes, les musiciens de Barenboïm sont issus de la diaspora juive et ne vivent pas dans les territoires palestiniens. Ils ne jouent pas non plus leur propre musique mais les grandes œuvres occidentales. Ce que j’aime dans le projet de Jean-Yves, c’est qu’il est basé sur l’Homme avant tout, et qu’il est aussi plus artisanal. Les musiciens viennent tous d’Israël, de Cisjordanie ou de Gaza. Par ailleurs, musicalement, chacun est venu avec son propre répertoire. Ils ne jouaient pas tous ensemble mais ils se succédaient sur la scène qui faisait alors office de trait d’union. Vivant au quotidien le conflit de chaque côté du mur, la musique était le vecteur de leur rencontre. L’objectif des concerts était de faire connaître leurs diversités musicales, et donc identitaires, ensemble. À mes yeux, toute la nuance et l’intelligence du projet se situent dans ce principe de départ. Ce n’est que maintenant, après cette première expérience et des liens d’amitié tissés avec plus ou moins de facilité, qu’ils expriment le désir de faire évoluer les choses sur scène et de jouer ensemble. La scène devient alors le reflet des coulisses.


Dans quel état d’esprit les musiciens sont-ils repartis ?

La veille du départ, il y a eu une scène surréaliste que je n’ai pas mise dans le film, craignant de heurter la susceptibilité des personnes violemment atteintes par le conflit. Après un dernier dîner dans un restaurant parisien, les musiciens partaient dans des directions différentes en fonction des avions qu’ils avaient à prendre. Sur le trottoir, ils sont tous tombés dans les bras les uns des autres, extrêmement émus, Juifs-Arabes-Musulmans-Chrétiens-hommes-femmes-prêtre-rabbin… Leurs accolades me fascinaient car elles étaient le résultat de vingt jours de vie commune et l’expression de la liberté. Pour ceux qui pleurent leurs défunts, qui veillent leurs blessés, je comprends que cette image puisse être insupportable. J’ai préféré finir la tournée sur un acte identiquement libre, mais justifié par la scène, lorsqu’ils dansaient ensemble devant les ovations du public. Après, il y a eu le retour à la réalité qui a été terrible… La tournée à été difficile pour eux, ça a été une épreuve qu’ils ont vécue ensemble. Elle marque de façon indélébile leur manière de s’appréhender mutuellement. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont eux, lors des échanges que nous avons encore maintenant. Après avoir vu le film, plusieurs d’entre eux sont venus me voir en me disant : « Merci de nous montrer comme des gens normaux… »


Le film a-t-il une résonance particulière aujourd’hui ?

Les derniers bombardements de Gaza ont dramatiquement marqué l’opinion publique. Dramatiquement, parce qu’à mon sens, les images que nous avons vues n’ont malheureusement fait que renforcer les clivages de toutes sortes. On assistait au décompte laconique des morts et puis on s’insurgeait le lendemain avec ses collègues de bureau, sa famille ou ses amis… Tout le monde avait la rage et aucune solution n’était abordée. De mon côté, je m’entendais dire au téléphone par les unités documentaires de France Télévision que mon sujet ne concernait pas la société française, que ça ne les intéressait pas. Franchement, c’était grotesque. Nous sommes donc comparables au public des arènes romaines, debout après le spectacle, la main levée, le pouce en bas, invités après le carnage à quitter les lieux. Pas étonnant qu’il y ait ensuite des réactions stupides de la part de gens qui ne savent même pas que judaïsme et sionisme sont deux choses différentes.
Actuellement, le poids des morts a pour seul mérite de rendre plus difficilement supportable celui de sa propre ignorance et de son inaction. J’ai l’impression que depuis la guerre de Gaza, plus de gens recherchent d’autres axes de réflexion face à la confusion que sème l’importation du conflit en France. Historiquement et religieusement, nous sommes directement liés à ces territoires. A défaut de bâtir sur ce lien, il devient prétexte à la division, au communautarisme et à l’extrémisme pour dénaturer la mixité de notre société. Il existe donc aujourd’hui un réel besoin de créer le débat sur des bases constructives, avec des supports qui encouragent le dialogue. La télévision nous abandonne avec des images de terreur dans la tête. Or, la véritable nature de l’Homme se révèle dans son combat pour sa dignité. Pour notre équilibre moral il nous faut ces images-là aussi. C’est pour cette raison que nous nous sommes tant investis dans la réalisation de ce film, et que nous nous battons aujourd’hui pour le faire exister au cinéma. C’est aussi pour cette raison que j’envisage une suite. En effet, le film raconte la naissance d'une aventure qui se poursuit en ce moment avec d’autres concerts, d’autres évènements qui les font encore évoluer dans leurs relations. Cela permet de poser plus précisément la question des retombées individuelles et collectives d'un tel projet dans le temps.


Ce projet vous a-t-il enrichi personnellement ?

Il n’y a pas longtemps, je suis tombé sur un article écrit autour de la question suivante : pour tenter de reconstruire sur les décombres des idéologies qui ont semé le malheur, le défi majeur du XXIè siècle ne sera-t-il pas de passer d’une culture de guerre et de violence à une culture de paix et de non-violence ? Dans ce papier, l’écrivain et philosophe Jean-Marie Muller dit : « Le respect du vivant nous amènera à réintégrer la sensibilité comme un élément fondamental et non secondaire de l’esprit. Intelligence sensible, sensibilité intelligente sont les portes de notre avenir ». Je pense que c’est précisément la raison pour laquelle l’art tient une place importante dans la construction de la paix. En nous extrayant du champ politique et en créant des liens dans celui du sensible, l’art nous ouvre sur l’utopie sans laquelle il y aurait peu d’espoir. Quelqu’un, après avoir vu le film, m’a parlé du philosophe Emmanuel Levinas en me donnant cette autre citation : « Le visage est ce qui nous interdit de tuer. [...]Le visage est signification, et signification sans contexte. »(Ethique et infini). Cette phrase me plaît car elle raconte le film dans son absolu. Le solfège est l’un des seuls langages universels au monde. Ainsi, la musique permet d’appréhender le visage de l’autre, quelle que soit son origine, comme appartenant à la même nature. Pour conclure, Maya Shavit, la directrice israélienne du chœur Effroni, nous dit dans le film : « Lorsqu’on chante la musique de l’autre, on ne peut plus le bombarder ». Tout est dit. Cette expérience m’a fait prendre conscience de cette dimension de l’art, de l’utilisation que l’on peut en faire pour cheminer vers un monde plus cohérent.

Biographie du réalisateur

Xavier de Lauzanne
Auteur/Réalisateur/Producteur

Né en région parisienne en 1970, Xavier de Lauzanne a suivi des études d’hôtellerie avant de mettre en place des formations hôtelières pour jeunes issus de milieux défavorisés en Martinique, au Vietnam puis au Cambodge.

Passionné par l’image, il s’achète sa première caméra numérique en 1999 pour tourner au Vietnam, pendant un an, un essai documentaire « Hanoi entre deux 14 juillets » sur le parcours d’un cyclopousse lors du changement de siècle. C’est en rencontrant les fondateurs de l’association « Pour un sourire d’enfant » au Cambodge, pour lesquels il tourne leur film de communication, qu’il se forme concrètement à la réalisation.

En 2000, il réalise au Vietnam son premier film documentaire « Retour sur la RC4 » sur des anciens combattants français et vietnamiens de la guerre d’Indochine. Afin d’obtenir les moyens de monter ce film, il crée avec un ami d’enfance leur société de production ALOEST PRODUCTIONS. Profondément touché par les personnages qu’il a croisés dans ses voyages, il se lance alors officiellement dans la réalisation de films documentaires engagés. En les focalisant essentiellement sur l'humain, Xavier de Lauzanne fait preuve d'une grande sensibilité et d'indépendance.

Il coréalise alors, pour France 5, la version documentaire de son film « Pour un sourire d’enfant » à Phnom Penh en 2002. En 2003, l’association « Enfants du Mékong » lui commande son film de communication « Vivre comme un enfant » qu’il tourne en Thaïlande, au Cambodge, au Laos, au Vietnam et aux Philippines. De 2002 à 2005, Il signe plusieurs reportages et documentaires, en France et à l’étranger, pour la chaîne KTO. En 2005, il réalise « Le Seigneur de Darjeeling » sur la culture du thé bio et le commerce équitable en Inde et obtient le grand prix et le prix agriculture du monde au festival Agricinéma. Cette même année, il s’essaie à la fiction en réalisant son premier court métrage « Private Joke ». En 2006, il réalise en France « Le Goncourt des Lycéens » sur la découverte de la littérature contemporaine par les adolescents. En 2007, il retourne en Asie du Sud Est afin de tourner le deuxième film de l’association « Enfants du Mékong ».

Dés 2004, il développe un projet de long métrage documentaire « d’Une Seule Voix » sur des musiciens israéliens et palestiniens rassemblés par un Français pour une vaste tournée en France. Le film obtient le prix du meilleur documentaire aux festivals internationaux de Palm Beach et de Houston aux USA, le Grand Prix du festival du film d'éducation d'Evreux, le prix "Arts et cultures" du festival sccop d'Angers et le prix "Autrement vu des cinémas Nord-Pas-de-Calais" du figra. En 2008, il tourne « Enfants valises » dans une classe d’adolescents « primo-arrivants » du Maghreb et d’Afrique centrale.

Filmographie de Xavier de Lauzanne

- Hanoi entre deux 14 juillets
Essai documentaire 75’, 2000

- Pour un sourire d’enfant

Documentaire de communication, 52’, 2000, association « Pour un sourire d’enfant »

- Retour sur la RC4
Documentaire 52’, 2001, distribution DVD

- Pour un sourire d’enfant

Documentaire 52’, 2003, diffusion France 5
Festival International du Film sur les Droits de l’Homme de Paris - Sélection officielle

- Vivre comme un enfant
Documentaire de communication 52’, 2004, association « Enfants du Mekong »

- Private Joke
Fiction 13’, 2005, court métrage

- Le Seigneur de Darjeeling
Documentaire 52’, 2005, diffusions France 5, France O, Arte, Planète, SVT, Canada…
Festival Français du Film d’Agriculture - Grand Prix et Prix de l’Agriculture du Monde
Kathmandu International Mountain Film Festival - Sélection officielle
Festival Cinéfeuille – Sélection officielle

- Le Goncourt des lycéens
Documentaire 52’, 2006, diffusion France 3 Ouest

- L’espérance parrainée
Documentaire de communication 52’, 2008, association « Enfants du Mekong »

- d’Une Seule Voix
Documentaire 83’, 2009
Festival International de Palm Beach > Meilleur documentaire
Festival International de Houston > Platinium Award
Festival du film d'éducation d'Evreux > Grand Prix
LE SCOOP - Festival International du journalisme d'Angers > Prix « Art et Culture »
FIGRA - Festival International du documentaire et du grand reportage du Touquet > Prix « Autrement vu des cinémas Nord-Pas-de-Calais »
Festival International de Grenade > Sélection officielle
Festival International du film sur les droits de l'Homme de Paris > Sélection officielle et film de clôture
Festival International du film sur les droits de la Personne de Montreal > Film de clôture

- Enfants valises
Documentaire en cours de production.

Notes de blog du réalisateur

 

Voici les liens de chaque note de blog écrites par Xavier de Lauzanne.
Cette liste sera mise à jour à chaque nouvelle note de blog.

 

- Le mot du réalisateur n°1 : Se battre

- Le mot du réalisateur n°2 : Les spectateurs

- Le mot du réalisateur n°3 : Naïf ou subversif ?

- Le mot du réalisateur n°4 : Face à l’absurdité

- Le mot du réalisateur n°5 : Impartialité et neutralité

- Le mot du réalisateur n°6 : Opinion contraire ou idéologie

- Le mot du réalisateur n°7 : Merci !