ENTRETIEN : Le bilan de l'exploitation cinématographique et l'avenir de D'une seule voix, par Xavier de Lauzanne

L'aventure D'une seule voix a commencé il y a cinq ans lors de votre rencontre avec Jean-Yves Labat de Rossi à Jérusalem. Si vous deviez regarder en arrière, que retiendriez-vous ?

Une lutte insensée pour que ce film puisse exister. Une formidable aventure humaine, lumineuse, qui s’est déroulée sur les routes de France, dans l’ombre des grands conflits de ce monde. Des rencontres bouleversantes aux quatre coins de l’hexagone avec des spectateurs qui ont été extraordinairement réceptifs à l’universalité et la profondeur du film.

C’est une barque que vous avez mené seul avec votre équipe. Le résultat est là : 45 000 spectateurs et des projections qui continuent un an après la sortie. Quel est votre bilan ?

Si nous voulions aller au bout de notre démarche, essuyant des refus de tous les côtés, nous n’avions d’autres choix que l’indépendance totale, de la production à la distribution du film. La raison principale était certainement notre manque de réseaux dans le milieu. C’est dur, cruel, quand on considère la vacuité de certains films, documentaires et fictions, qui eux, obtiennent financements et diffusions… Heureusement, il y a une contrepartie positive, c’est l’apprentissage. Avec mon équipe, nous sommes aujourd’hui capables d’assumer plus efficacement notre indépendance en tant que producteurs et distributeurs. L’autre raison est sans doute l’un des penchants caractéristiques de l’élite médiatique française pour tout ce qui relève du « bon sentiment ». Jean-Yves Labat de Rossi pendant les projections disait souvent « Moi, le bon sentiment, je le revendique et j’en suis fier ! ». Sans bons sentiments, je ne sais pas comment nous pouvons lutter pour des valeurs auxquelles nous croyons. Seulement, on instrumentalise, on galvaude à tout vent pour des raisons purement mercantiles et voilà que « le bon sentiment » devient naïf, ridicule, douteux et je comprends qu’on lui préfère le cynisme. Réhabiliter à leur juste valeur les notions d’engagement et de bienveillance se révèle être aujourd’hui un défi. Pour D’une seule voix, la bonne intention se traduit par l’élaboration, modeste mais concrète, d’un environnement impartial, grâce à la musique. (« Impartialité » n’étant pas synonyme de « neutralité » : Le film est impartial, ce qui correspond à un choix éditorial. Pour autant, cela ne veut pas dire que je suis politiquement neutre.) Et c’est précisément cette impartialité qui est le seul terrain de rencontre, de dépassement et d’élévation qui puisse exister dans un conflit, qu’il soit individuel ou international. Ce débat, avec les controverses qu’il suscite vu le contexte du film, m’a captivé.

Est-ce un film politique ?

Derrière les apparences, c’est évidemment un film politique. J’ai beaucoup de mal à croire que la création d’un État palestinien puisse être envisageable aujourd’hui. Par démagogie, les politiciens de la communauté internationale agitent régulièrement cette vieille carotte devant le nez des Palestiniens alors que leur territoire est morcelé et rongé de façon irréversible. Je suis désolé de le penser mais je crois qu’il est trop tard pour que leur souveraineté puisse un jour exister. Et quand bien même elle existerait, je ne suis pas certain qu’elle serait à leur avantage. Ils auraient excessivement peu d’autonomie ; ce serait un état sous tutelle et les conflits resteraient sensiblement les mêmes. D’autre part, depuis trop longtemps, leurs failles internes sont utilisées, voir encouragées à leurs dépens, tant par Israël que par les autres pays limitrophes. Aujourd’hui, au delà de la précarité dans laquelle ils sont contraints de vivre, les Palestiniens n’ont pas d’existence officielle, pas de nationalité. Voilà le résultat de cette politique déplorable menée de tous les côtés. Cette situation m’écoeure, je la trouve honteuse, insoutenable. Il serait peut-être grand temps de changer radicalement de cap et qu’Israéliens et Palestiniens, qui ont finalement énormément de profits à tirer les uns des autres et qui seront, à terme, bien obligés de vivre ensemble, s’engagent dans un processus de pacification et de reconnaissance mutuelle. L’aboutissement de cette démarche pourrait être la création d’une sorte d’Etat bi-national, qui serait aussi un « Etat-jonction » entre Orient et Occident, avec tout le potentiel politique, culturel et économique que cela impliquerait. C’est un rêve… qui commence par des parenthèses. D’une seule voix est l’une d’entre elles.

Le film n’évoque pas la question des injustices, pourquoi ?

J’ai fait un choix. Dans le champ politique il y a effectivement la « lutte contre les injustices » mais aussi la « lutte pour la coexistence ». J’ai pris le parti de la coexistence, combat pour la reconstruction qui se fait souvent dans l’ombre. C’est un combat au long cours, laborieux, pour lequel il faut parfois bousculer les victimes ainsi que leurs défenseurs. C’est un combat qui nécessite, quand le conflit est trop passionnel, de se débarrasser des mots pour se projeter dans le monde du sensible, là où le langage est universel, là où la notion du « beau » fait office de crème réparatrice, là où il est justement question d’impartialité pour donner une place à chacun, en tant qu’individu. Et la musique est l’un des fabuleux vecteurs qui permettent la rencontre sur ce terrain. Même si le film est ancré dans la problématique israélo-palestinienne, le sujet va plus loin. C’est un film sur les connivences qui peuvent exister derrière tout conflit, quand, à travers l’autre (voire son propre ennemi), on se force à reconnaître son identité d’Homme.

Est-ce un film sur la Paix ?

Encore un mot galvaudé, instrumentalisé… En marge de la paix après laquelle courent les diplomates, de la paix conceptuelle et fictionnelle qui nourrit à longueur de temps les discours, le film porte sur la pacification humble, concrète et organique, le temps d’une tournée, qui se construit en posant des actes, en montant un projet ensemble, en brisant au moins pour l’heure les effets de la peur qui est certainement la plus puissante des armes idéologiques. Ce n’est pas un aboutissement, c’est juste un commencement qui a pour simple mérite de créer de l’espoir ; les grands changements démarrent par des petites expérimentations. Comme le dit Michel Warshawski que j’ai interviewé pour les bonus du DVD : « D’une seule voix, c’est un antidote à la philosophie du mur ».

Parlez-nous de la forme du film.

Le film n’a pas été simple à faire mais il est simple dans sa facture : sans voix off, sans formalisation excessive. Il n’y a aucune trahison, aucune manipulation, je suis resté au plus près de la vérité et c’est sans doute cela qui rend cette histoire si bouleversante. Pour cette raison et grâce à la musique, le spectateur se laisse librement et progressivement embarquer dans l’émotionnel. Il est respecté, autant que les personnages du film. Je suis fier de ça. Après, chacun est libre d’entrer dans le film avec son propre regard, son propre vécu ; certains ont trouvé le film à la faveur des Palestiniens, d’autres à celle des Israéliens. Cela prouve au moins que le film n’est pas partisan, qu’il peut être un point de rencontre et de discussion.

Quatre ans après la fin de la tournée, êtes-vous toujours en contact avec les artistes ?

Après la tournée, il y a eu deux concerts, à Chypre et à Malte, qui ont réuni partiellement les artistes. Malgré les drames comme le décès de l’un d’entre eux lors de la guerre israélo-libanaise ou les bombardements à Gaza, c’est une histoire qui continue. Je n’aurais pas la prétention de présager des répercutions de D’une seule voix sur leur vie mais ce qui est sûr, c’est que des traces indélébiles se sont formées dans leur conscience. Et à l’avenir, il n’est pas impossible que ces traces s’élargissent et se creusent, qu’elles prennent de la consistance avec le temps. C’est ça, le pouvoir d’une expérimentation concrète. Elle fait naître des souvenirs, de la nostalgie, l’envie de recommencer. Je les ai revus à plusieurs reprises et D’une seule voix reste la plus forte expérience musicale qu’ils n’aient jamais vécue. Avec la distance, ils le ressentent toujours avec une même intensité et demandent constamment à Jean-Yves d’organiser d’autres concerts.

D'une seule voix, a-t-il encore une résonance aujourd'hui ?

Plus que jamais. J’ai été atterré par le ridicule de cette polémique sur ce pasteur qui annonçait avec fracas vouloir brûler des corans à l’occasion du 11 septembre. Beaucoup de médias font la promotion extraordinaire du dernier des imbéciles pendant que ceux qui se battent pour éduquer les regards et qui obtiennent des résultats ont un déficit d’image chronique. Je ne suis pas loin de penser la même chose à propos de l’ampleur démesurée des débats sur le voile. Le monde est ainsi déstabilisé par des polémiques montées de toute pièce, des polémiques de bazar qui rendent signifiant « l’insignifiant ». Ce pasteur, ce n’était « rien » mais il fallait en parler à tout prix. Le résultat c’est la haine, la haine qui naît du « rien ». Jean-Yves Labat de Rossi, lui, en montant sa tournée dans son coin avec une détermination folle, posait un acte incomparablement plus fort et transgressif. Il fait partie de ce que Théodore Monod appelait « la révolte des doux ». Une révolte qui s’organise dans l’humilité et dans la non-violence. Des gens comme lui, il y en a beaucoup plus qu’on ne l’imagine. Ils sont là. Il faut parler d’eux, les encourager, en faire des modèles pour la société, des exemples pour nos jeunes.